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Témoignages de formatrices sur la continuité des activités d'apprentissage à distance
A situation inédite, moyens inédits ! Depuis le 16 mars, plusieurs des membres de notre réseau ont réinventé les moyens d’action auprès de leurs apprenants. Ce mois-ci nous vous présentons plusieurs membres qui ont accepté de nous partager leurs expériences des actions qu’ils ont mises en place pour pallier les mesures de confinement. Chacune des structures présentées a pris des mesures pour :
  • Maintenir les activités d’apprentissage du français à distance ;
  • Maintenir un lien avec les apprenants ;
  • Permettre aux apprenants de se tenir informés de la situation.

Ces trois objectifs sont plus ou moins atteignables en fonction de différents facteurs. Trois obstacles principaux ont été identifiés par les structures pour maintenir les activités à distance.

L’accès aux outils numériques

Les personnes ont toutes en général des smartphones, mais cela réduit les capacités de concentration et le confort d’un support plus adapté pour apprendre. Peu de personnes ont accès à des tablettes ou des ordinateurs. L’accès à internet constitue aussi une difficulté. Dans ces cas là, les appels téléphoniques sont les seuls liens possibles pour garder un contact avec les apprenants.

Les conditions de confinement

Les personnes sont parfois confinées dans de mauvaises conditions : chambre d’hôtel partagée ou exigüe, pas d’espace pour s’isoler et des difficultés à pouvoir se nourrir. L’impact psychologique du confinement joue aussi beaucoup sur la capacité des personnes à maintenir un lien avec les cours de français.

La formation aux outils numériques

C’est une difficulté soulevée par les formatrices, qui ont pu se sentir peu outillées pour animer virtuellement des classes. Il ne s’agit pas simplement que les apprenants aient accès aux outils. Il est aussi nécessaire de savoir leur expliquer à distance comment installer une application, utiliser une application, le rôle de tel outil, se rendre sur tel site internet, etc. Il est aussi nécessaire que les formatrices soient elles-mêmes formées à ces outils qu’il peut être difficile de s’approprier pour enseigner.

Au-delà des difficultés, que les équipes et les apprenants contournent du mieux qu’ils peuvent, des aspects positifs ressortent de ces pratiques nouvelles pour enseigner le français. Parmi ces points positifs nous retrouvons la motivation et la persévérance des apprenants. Toutes les équipes interrogées partagent ce constat. Les apprenants répondent présents sur les groupes WhatsApp, Zoom et autres applications de communication. Ils réalisent les activités envoyées par les formatrices, leurs familles les soutiennent dans leurs apprentissages notamment les enfants qui aident les parents à utiliser les outils numériques, ils gagnent en confiance et en autonomie. A plusieurs reprises, les équipes de formatrices soulignent à quel point elles ont pu être surprises par certains apprenants qui leur semble beaucoup plus autonomes qu’en atelier classique. Le lien de confiance avec les formatrices se renforcent aussi, car du temps est davantage pris pour prendre des nouvelles sur la santé et le quotidien. Les formatrices ont aussi l’impression de gagner elles-mêmes en compétence et font preuve de beaucoup de créativité pour animer leurs groupes : enregistrements de lectures, vidéos, idées de nouvelles activités pour transmettre des apprentissages. Ces usages qu’elles expérimentent, parfois pour la première fois, leur permettent de porter un autre regard sur leur pratique.

Comme toute situation exceptionnelle, celle-ci a permis de développer des nouvelles stratégies et pratiques. Certaines seront gardées et adaptées, mais le constat partagé est que les ateliers en présentiels restent essentiels pour faciliter les conditions d’apprentissage et de transmission. Apprendre à distance nécessite que les apprenants aient développé des stratégies pour apprendre de façon autonome. Or, la plupart des publics accompagnés par les structures consultées doivent développer ces stratégies d’apprendre à apprendre.

Dans l’attente que nous puissions tous nous retrouver, voici donc les témoignages d’Action Formation Insertion (AFI), de l’association Scarabée et de la plateforme linguistique DEFI-ET. Nous tenons à remercier les équipes de formatrices des trois structures que nous avons consultées pour avoir accepté de prendre le temps de nous partager leurs expériences. Merci à Cécilia, Ilham et son équipe, Nathalie, Béatrice, Isabelle, Ying, Dalila, Emmanuelle, Sabrina et Fatima. Bonne lecture !



Qui sont les organismes qui nous ont partagé leurs expériences ?

Action, Formation, Insertion (AFI) à Argenteuil dans le Val d'Oise. Créée en 1991, l’AFI concourt à la promotion sociale et professionnelle des personnes de bas niveau de qualification, en menant des actions d’accueil, d’orientation et de formation ouvertes à tous. L’AFI propose des actions de formation et d’insertion comme : des cours de français, de remise à niveau en informatique, des accompagnements socio-professionnels et des ateliers d’expression et de communication.

Association Scarabée à Malakoff dans les Hauts-de-Seine. L‘association Scarabée a pour objectif d‘aider les migrants, exilés et réfugiés à s‘intégrer dans la société française. Elle leur apporte une aide administrative et sociale. Elle propose des cours de français gratuits.

La plateforme Linguistique de Grand Paris Grand Est, DEFI-ET, qui porte des cours de français allant du niveau infra A1.1 au B1, ainsi que des Ateliers socio-linguistiques. Les cours sont ouverts à un public de plus de 25 ans, habitant Clichy-sous-Bois ou Montfermeil. La plateforme anime aussi des cours de remise à niveau et une papothèque (atelier de conversation).

Quels moyens et actions ont été mis en place pour maintenir les liens avec les apprenants ? Est-ce que des nouvelles actions ont été mises en place ?

Cécilia de l’AFI : Je suis la formatrice des ateliers du Parcours d’entrée en emploi (PEE). Je vais donc présenter le maintien de nos activités pour ces ateliers spécifiques que nous menons auprès d’un public âgé de 16 à 25 ans. Pour maintenir nos ateliers et nos liens avec les jeunes, nous avons mis en place un groupe WhatsApp. Les jeunes connaissaient déjà l’application, il n’y a donc pas eu de problème pour qu’ils puissent se l’approprier. Depuis le confinement, nous avons maintenu les ateliers qui devaient avoir lieu du lundi au vendredi. C’est un parcours qui engage les jeunes à participer aux ateliers 35h par semaine. Nous donnons donc rendez-vous aux jeunes à 9h sur le groupe WhatsApp qui est véritablement une salle de classe virtuelle. Nous nous saluons, je prends rapidement des nouvelles pour voir s’ils se portent bien et je leur explique le programme de la journée. Je leur envoie des consignes par écrit et par enregistrement vocal, puis je leur mets les liens vers des sites internet ou des exercices que j’ai moi-même préparés dans le fil de la discussion. Je leur donne un temps pour réaliser ces exercices, puis à la fin de ce temps ils doivent me renvoyer leur travail en prenant une photo et en l’envoyant sur mon mail. Cela peut sembler fastidieux, mais nous avons trouvé une bonne routine de fonctionnement. De plus, cela permet d’incarner davantage les apprentissages que nous devons faire dans le cadre du PEE. Ils doivent apprendre à se servir de leur mail et à écrire un mail simple professionnel. C’est une occasion très significative pour eux de pratiquer cette utilisation de la boîte mail.
Pour les ressources sur lesquelles je les fais travailler, j’essaie d’en trouver qui s’adaptent aux écrans des téléphones portables. J’utilise beaucoup la plateforme QIOZ qui est pratique pour trouver des contenus vidéos et construits sous forme de jeux.
Certaines de mes collègues, qui travaillent avec des publics moins à l’aise avec les technologies, se filment et envoient les vidéos à leurs apprenants pour faciliter la compréhension des consignes qu’elles leurs envoient. Avec le confinement, nous sommes obligées d’innover. On découvre des nouvelles stratégies pour transmettre les savoirs.

Ilham de l’association Scarabée : Nous avons mis en place une nouvelle action suite au confinement en plus de nos actions courantes. L’idée de base c’est de recréer du lien, avec le prétexte des cours de français à distance. Suite à un appel à bénévoles sur notre page Facebook, puis à un article dansle Parisien, nous avons mis en relation des binômes, apprenants et bénévoles qui nous ont tous contactés via Facebook. Les contacts sont réguliers, 3 fois par semaine au minimum, parfois quotidiens. Cela permet aux apprenants de pratiquer le français régulièrement et de briser l’isolement du confinement.
Au-delà de cette toute nouvelle action, nous avons maintenu nos activités d’apprentissage courantes. Nous avons mis en place des cours individuels et d’autres en groupe pour les cours de Français d’urgence (cours pour les débutants). Quant aux cours de FLE, nous avons mis en place rapidement un système de binôme : un formateur volontaire parmi les 55 formateurs FLE de Malakoff et un ou plusieurs étudiants. On s’est d’abord assurés de savoir s’ils mangeaient à leur faim et s’ils étaient logés correctement. Puis, chaque référent de niveau a mis en place des cours collectifs ou des cours individuels de conversation ou de révision de grammaire.

Nathalie, coordinatrice de la plateforme DEFI-ET : Pour maintenir le lien, les formatrices contactent les stagiaires via WhatsApp. Des exercices sont envoyés aussi par ce biais. Les stagiaires font leurs exercices, les prennent en photo et les renvoient. Soit les formatrices corrigent individuellement les exercices grâce à des captures d’écran, soit elles envoient la correction générale. Pour les stagiaires les plus en difficulté en lecture, les formatrices s’enregistrent en expliquant les consignes sur un message vocal. Les exercices de lecture sont également enregistrés par les formatrices pour aider les stagiaires les plus fragiles à se préparer à un appel hebdomadaire individuel de 30 minutes pour les faire lire. Par ailleurs, cette application permet d’appeler 3 stagiaires à la fois et de recréer ainsi un semblant d’ambiance de groupe.

Quels outils utilisez-vous pour continuer d’enseigner le français à distance ?



Cécilia de l’AFI : Les smartphones et WhatsApp sont devenus les outils principaux que nous utilisons. Les boîtes mail, la plateforme QIOZ de la Région Ile-de-France, Youtube, le site de TV5 monde, le MOOC « Travailler en France » disponible sur la plateforme FunMooc. Via ces plateformes numériques d’apprentissage, nous prenons finalement plus le temps de découvrir ensemble les aspects culturels de la vie en France.
Avec mes collègues, nous utilisons beaucoup google drive, pour nous partager et modifier des documents à distance et simultanément.

Ilham de l’association Scarabée : Nous utilisons essentiellement WhatsApp, qui permet à la fois le contact vidéo (pour la présence et la communication non-verbale), l’audio et l’écrit, sur smartphone et parfois sur PC. Quelques binômes fonctionnent aussi avec Skype. Pour les cours de français avec les débutants nous pouvons aussi utiliser Messenger et le téléphone normal.
La question des outils est un enjeu. La plupart des étudiants ont un smartphone, mais ce n’est pas systématique. On photographie les leçons qui sont, bien évidemment beaucoup plus courtes et sont focalisées sur une chanson, un discours, une intervention. Nous travaillons beaucoup de choses autour du corona pour alerter, tout en dédramatisant la situation. Nous avons tous en tête que pour ces étudiants, c’est une double peine, c’est un double traumatisme, l’exil et la pandémie. Certains sont très angoissés. Les plus chanceux ont réussi à emprunter des ordinateurs ou des lecteurs de CD sur lesquels sont enregistrés les leçons et les dialogues. Une de nos formatrices a dû personnellement donner à trois de mes étudiants, demain, le manuel « Vite et bien B1 » et le CD qui l’accompagne, en respectant les distances.

Nathalie, coordinatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Beaucoup de recherches ont été faites par les formatrices autour des supports pédagogiques. Elles travaillent avec des ressources variées ce qui leur permet de diversifier les exercices : manuels, sites, livres audio, dictées, podcasts… et actuellement le site Lumni.fr qui offre des supports en lecture très utiles ainsi qu’en histoire, science et culture.

Béatrice, Formatrice FLE de la plateforme linguistique DEFI-ET : Pour chaque groupe dont nous avons la charge, nous avons créé un groupe WhatsApp. Pour le B1, je propose 1 fois par semaine des cours en vidéoconférence via la plateforme Zoom. J’ai également créé un mur virtuel sur padlet.com qui me permet de partager toute sorte de documents, textes, fichiers, enregistrement de ma voix, liens vidéos etc. Des groupes mail ont été constitués pour l’envoi de documents (pour les stagiaires n’ayant pas d’adresse, ce sont leurs enfants qui réceptionnent et transmettent). Enfin, nous encourageons ceux qui ont une carte de lecteur dans les bibliothèques municipales à se connecter au site Tout Apprendre sur lequel ils peuvent faire des exercices autocorrectifs.

Observez-vous des gestes ou postures différentes de la part des apprenants via l’utilisation des outils numériques ? 

Cécilia de l’AFI : Les jeunes sont plutôt très réceptifs. Certains sont moins timides qu’en classe normale. Ils sont aussi plus autonomes. Parfois, dans les cours classiques, ils ne vont pas participer. Le fait d’être à distance les responsabilise par rapport à leurs apprentissages et ils posent plus facilement des questions lorsqu’ils ne comprennent pas. Le fait de leur donner une heure butoire pour qu’ils rendent les travaux de la journée est une contrainte de résultats pour eux. Il y a deux jeunes dans le groupe qui n’ont pas un accès facile à internet. J’ai été impressionnée par leur motivation et leur persévérance en étant à distance. L’une des deux personnes vit en foyer sans internet ni télévision. Il est donc difficile pour elle de pouvoir pratiquer comme les autres les notions que nous abordons en français. Malgré ses difficultés, la jeune fille à un moyen de regarder des films dans son foyer. Elle en regarde un tous les jours et elle m’envoie un texte sur ce qu’elle a compris du film. Un jour, elle a pris l’initiative de lire un livre de poèmes qui était dans le foyer et en a écrit un à son tour qui m’était destiné. Ça m’a beaucoup touchée. En classe, c’est une personne très timide, qui n’a pas confiance en elle et en ses capacités. En étant à distance, elle n’est pas confrontée aux autres et elle prend confiance en étant confrontée à elle-même. Elle se permet beaucoup plus de choses que lorsqu’elle est en classe. Elle trouve des choses qu’elle aime et elle se permet davantage d’essayer.
De façon générale, pour les jeunes le fait de devoir s’impliquer davantage permet aussi d’échapper à la réalité du confinement. Une des élèves est une maman de deux enfants scolarisés. En plus de les aider dans leurs devoirs, elle continue ses cours pour elle et elle est très mobilisée.

Ilham de l’association Scarabée : On observe une grande concentration et implication du fait du contact individuel. Ils sont, en général, beaucoup plus habiles que nous avec les outils numériques. Ce qui les arrête ce n’est pas la technique (ils savent utiliser Facebook, Twitter, Messenger, WhatsApp) c’est le manque de moyens pour les acquérir. Par exemple, un de nos étudiants n’avait plus internet pendant une semaine et ne pouvait plus recevoir les leçons conçues par notre référente.

Nathalie, coordinatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Nous avons eu des très bonnes surprises, la majorité des apprenants participent à ces cours à distance. Peu d’apprenants ont des ordinateurs, par contre ils maitrisent très bien leur portable et les applications. Ils arrivent à s’organiser dans la journée pour pouvoir faire les exercices. Les formatrices essaient de maintenir les horaires des cours afin qu’ils puissent mieux s’organiser. Certains apprenants avaient au départ des difficultés pour répartir le travail et avaient tendance à faire le travail donné pour la semaine, en 1 journée. Après plusieurs semaines, tout le monde a trouvé son rythme.

Béatrice, formatrice FLE de la plateforme linguistique : On note également de nombreux messages extracurriculaires pour prendre des nouvelles des uns et des autres, apporter du soutien à ceux qui sont touchés par le virus, échanger des recettes, des infos pratiques, des photos (réalisation de masques en tissu) et jusqu’à chanter dans sa langue, des vrais cadeaux !

Quelles sont leurs impressions et réactions par rapport à ce contexte très particulier d’apprentissage ? Sont-ils tous disponibles pour pouvoir participer aux cours à distance ?



Cécilia de l’AFI : On essaie le plus possible de faire comme si on était en cours et on prend la température sur comment ils vont. Le weekend j’essaie de leur donner des activités qu’ils peuvent faire en étant confinés, puis on s’en parle le lundi quand on se retrouve à 9h.

Ilham de l’association Scarabée : Les horaires doivent être définis en fonction de leur capacité à s’isoler du bruit ambiant, certains sont amenés à travailler dehors. De nombreux apprenants, un peu avancés recherchent ces cours, mais d'autres se sentent incapables d'apprendre quoique ce soit dans des conditions parfois difficiles : colocataires dans la même chambre, trop de stress, problèmes de réseaux ... Parmi les 30 étudiants que nous avons pris en charge en FLE, seulement deux préfèrent travailler seuls. Par recoupement, il s’agit plutôt d’étudiants qui ne vont pas bien. Ils ne travaillent pas seuls, ils ne travaillent pas du tout. C’est ainsi, aucune envie de les culpabiliser. En revanche, on a constaté que l’on doit un peu insister auprès d’eux pour obtenir des exercices. Le rendu n’est pas régulier. Dans un deuxième temps, ils se prennent au jeu et sont très redevables que nous ne les oublions pas. Certains sont très contents de se retrouver par WhatsApp interposé. On peut même aller plus loin : on tisse des liens beaucoup plus personnels, car on les appelle deux à trois fois par semaine et cela crée un échange chaleureux et sympathique que nous n’avons pas le temps de tisser quand on est en cours.

Nathalie Coordinatrice et Béatrice Formatrice FLE de la plateforme linguistique DEFI-ET : Les apprenants sont ravis de garder le lien avec les cours et les formatrices, ça les rassure. Certains de nos apprenants vivent des moments difficiles, car ils sont touchés au sein de leur famille par la maladie. Le fait de pouvoir en parler les aide. De plus, comme nous le savons, nous pouvons les orienter vers les structures d’aide mises en place. Les formatrices ont d’autant plus un rôle de passerelle, et continuent à faire le lien entre les stagiaires et les institutions. Près de 80% des stagiaires sont disponibles pour faire les cours et les exercices. Pour les apprenants qui n’ont pas cette possibilité, les formatrices les contactent pour continuer à garder du lien. Nous avons été surpris par la mobilisation des stagiaires. Au départ on pensait leur poster des exercices puis les appeler pour voir comment ça se passait, mais au vu de leurs attentes et de leur réactivité, on a évolué vers un réel service de cours à distance.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées pour enseigner une langue à distance ?



Cécilia de l’AFI : Cette situation met encore plus en difficulté les jeunes qui étaient déjà dans des situations difficiles et qui pouvaient avoir du mal à apprendre. L’interaction avec les jeunes et aussi différente et certain peuvent facilement ne pas du tout participer. En classe, ils l’auraient peut-être fait en prenant la parole à l’oral et là, ils rendent seulement les exercices.

Ilham de l’association Scarabée : La principale difficulté est justement le fait de pouvoir s’isoler ou non, certains cohabitent à plusieurs et ont du mal à travailler dans un environnement moins sonore. Certains ont des problèmes qui les préoccupent tant qu’ils en parlent pendant « le cours », je demande aux formateurs de m’en parler, car ils ne sont pas forcément préparés à y faire face. Dans le cas des cours en groupe, la difficulté est de gérer la prise de paroles en vidéo, ou le temps de réponse à l'écrit. Les horaires ne sont pas toujours respectés. Les structures des cours et les préparations sont presque identiques. Il faut quand même plus travailler les cours, car ils sont plus denses. En effet, il n'y a plus de bavardages avec les autres élèves et moins de digression. Moins de place à l'improvisation. Mais en même temps, il y a moins de dynamisme et il est difficile de rebondir. Pour les conversations, chacun se réinvente : on laisse parler l’élève et on corrige après, à l'écrit, ou on le corrige pendant, ce qui est plus difficile à faire à distance. La constance est une difficulté, car comme pour nous, la situation est anxiogène et la concentration n’est pas toujours au RDV. En outre, la surinformation, l’invasion des réseaux sociaux les perturbent, comme nous.
Le manque d’outils techniques, c’est probablement le point le plus noir : il faudrait qu’ils aient : a minima un lecteur de CD, a maxima un ordi.

Nathalie, coordinatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : C’est une charge de travail supplémentaire pour les formatrices : recherche de sites, création d’exercices, surtout pour les ASL, corrections individualisées… Ne pas savoir si les stagiaires font réellement seuls leur travail est aussi une question.

Ying, Formatrice FLE de la plateforme linguistique DEFI-ET : L’interaction en cours entre les apprenants est factuellement impossible. Aussi, pour les enseignants, nous ne pouvons pas analyser les gestes non verbaux en cours, c’est difficile d’attirer l’attention de tout le monde. Ce qui manque c’est l’effervescence d’une classe, la spontanéité à pouvoir échanger et débattre à l’oral.

Sabrina, Formatrice FLE de la plateforme linguistique DEFI-ET : Pour l’évaluation, dans certains cas, nous avons besoin de faire une correction immédiate, aussi bien à l'oral ou à l’écrit, avec l’écran, nous avons du mal. Difficulté à s’assurer de la bonne compréhension de certains élèves et la limite qu'impose l'écrit pour les élèves qui sont le plus éloignés avec le support écrit.

Emmanuelle, Formatrice FLE plateforme linguistique DEFI-ET : Le matériel informatique est l’une des principales difficultés que je rencontre actuellement : installation de Zoom, Skype et autres applications pour pouvoir communiquer. Il faut être réactif pour ne pas perdre le lien avec l’équipe et les stagiaires et ce n’est pas toujours facile quand l’informatique n’est pas notre cœur de métier. Autre difficulté : faire travailler l’oral avec des groupes déjà hétérogènes dans un contexte multiculturel. L’écrit me semble plus facile à travailler que l’oral dans ce contexte à distance : faire des révisions, asseoir des connaissances. Faire travailler l’oral à plusieurs en visioconférence me paraît difficile quand déjà en vrai face à face les adultes ont dû mal à s’écouter les uns les autres.

Fatima, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : La 1ère difficulté à laquelle on fait face, c’est l’appréhension de ne pas pouvoir expliquer une nouvelle notion, un point lexical ou grammatical de la même manière lorsque nous sommes en face à face avec le public. On n’est pas sûr que tout le monde ait compris et je n’ai pas la possibilité de le vérifier sur le moment avec des questions ou des exemples à l’oral. Je ne vois pas les personnes, ni les gestuelles qui peuvent parfois en dire long sur la compréhension ou non de la notion, de l’exercice, de la consigne… Le fait, également de ne pas avoir de support « papier » peut gêner, il faut donc tout lire sur un écran, ce n’est pas toujours aisé pour certaines personnes, cela demande plus d’efforts de concentration. Cela peut être parfois déstabilisant même (j’ai une apprenante qui m’a dit que c’était compliqué pour elle par téléphone, qu’elle avait du mal à comprendre la consigne). Les apprenantes ne sont pas toutes outillées et n’utilisent que leur téléphone, cela serait plus confortable sur une tablette ou un écran d’ordinateur. Il faut aussi pouvoir gérer et animer un groupe, et ne pas se laisser déborder par la somme de travail (c’est vrai au début, surtout !).

Quels sont les points positifs ? 

Cécilia de l’AFI : La ponctualité ! Ils sont beaucoup plus à l’heure que lorsque nous réalisons les ateliers en présentiels. Les jeunes sont aussi beaucoup plus autonomes dans leurs apprentissages. Le fait d’utiliser beaucoup l’écrit par WhatsApp ou mail pour communiquer avec moi, leur permet de pratiquer le français sans s’en rendre compte.

Ilham de l’association Scarabée : La relation personnelle est très positive : les apprenants ont le sentiment d’avoir un rdv et s’y préparent. Cela donne un objectif à leurs journées. Ils trouvent une certaine continuité et sont heureux de rester en contact avec "leurs formateurs". L'inverse est aussi vrai. Les aspects positifs sont plus psychologiques que pédagogiques. En leur faisant cours, en conversant avec eux, on leur fait un signe. On les sort de leurs angoisses, ils pensent à autre chose. On tisse, de cette façon, des liens d’amitié, on pourrait presque dire dans une forme de parité : on a tous la peur au ventre, et donc on vit la même chose, ce qui n’était pas le cas, précédemment.

Emmanuelle, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Nous nous dépassons pour apprendre au niveau informatique, nous pourrons exploiter davantage ces connaissances à l’avenir. Ce travail qui s’impose à la maison ne fait que confirmer la nécessité de travailler seul (en parallèle au travail de groupe) pour pouvoir progresser plus vite et apprendre à attendre de soi avant toute chose.

Dalila, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Les stagiaires font preuve de beaucoup d'autonomie, la situation les oblige à se surpasser. Efforts collectifs et individuels remarquables, les stagiaires sont demandeuses de travail et sont très sérieuses quant à la continuité des cours. Je suis très agréablement surprise de leur comportement et investissement.

Fatima, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Le fait d’enseigner à distance a permis de connaître et de se familiariser avec des outils et supports numériques, l’utilisation d’application (zoom, Skype, WhatsApp…). J’ai pu découvrir de nombreux sites d’enseignement/ d’apprentissage du français, les nombreuses ressources pédagogiques mises à disposition, des plateformes ou réseaux qui proposent des méthodes ou des formations linguistiques en complète autonomie…C’est très riche ! Ce qui est positif aussi, c’est la prise de risque, nous testons de nouvelles choses sans savoir si cela va fonctionner.

Est-ce que ce nouveau contexte d’intervention vous conduit à porter un regard différent sur la façon d’enseigner le français ? Pouvez-vous préciser votre idée ?


Cécilia de l’AFI : Aujourd’hui, je serai partante pour tester des formations hybrides alternant du présentiel et de l’enseignement à distance. Cette situation leur permet de prendre des réflexes professionnels qui sont attendus dans le cadre du PEE. Par exemple, quand ils me contactent personnellement je leur demande de m’écrire un mail d’abord. Ils peuvent mieux comprendre les implicites et les codes du monde professionnel. Sur le groupe WhatsApp, il y a des règles de bon usage à respecter comme ne pas partager des photos drôles. Il s’agit d’expérimenter des comportements professionnels que l’on attendra d’eux lorsqu’ils entreront sur le marché du travail.

Ilham de l’association Scarabée : Le fait qu’il s’agisse avant tout de conversations implique davantage les apprenants. Plusieurs de nos formateurs se sont exercés à en faire : se balader à distance, en parlant français et en les corrigeant, téléphoner de longues heures et échanger avec les étudiants, tout cela est probablement aussi efficace, si ce n’est plus qu’un cours plus formel.

Ying, Formatrice FLE de la plateforme linguistique DEFI-ET : En fait, l’enseignement du français à distance n’est pas un sujet innovant, ce concept existe déjà depuis longtemps, de nombreuses recherches sur les TIC sont effectuées sur ce sujet (voir le travail de Jean Paul Narcy Combes). C’est seulement pour notre public qui est non ou peu scolarisés, que cela pose un peu plus de difficulté, car la plupart d’entre eux n’ont pas encore formé une habitude d’apprentissage. Or, construire ce processus est primordial. En tant qu’enseignants, nous pouvons toujours trouver des supports vidéo accessibles pour les apprenants, faire un cours dans un espace imaginaire pour attirer l’attention de tout le monde. Mais le centre de l’appropriation langagière est l’apprenant, c’est leur besoin langagier et leur motivation qui conditionnent leurs progrès.

Béatrice, formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Dans le public que nous accueillons, les connaissances socio-culturelles sont très diverses et cette crise nous montre l’urgence du besoin de formation en TIC des enseignants et plus encore des apprenants. Il devient indispensable, même en alphabétisation, de viser une autonomie minimum en informatique. L’ère du tout papier est bel et bien révolue !

Fatima, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Ce nouveau contexte a bousculé mes habitudes et ma manière d’enseigner, vu qu’il n’y a plus de face à face, il a fallu repenser mes pratiques, en particulier sur le meilleur moyen d’exploiter le support. L’apprenant travaille un peu plus en autonomie, donc mes consignes doivent être très claires dès le départ, je les tape sur l’ordinateur pour que cela soit très lisible et les surligne en couleur. Je procède étape par étape et par thématique. J’ai appris à me restreindre dans le travail exigé et je ne demande qu’une lecture, un point grammatical et des exercices par séance, c’est suffisant pour écouter tout le monde lire et avoir le temps de faire une correction individuelle des exercices. J’envoie à la fin de la séance une correction collective écrite. J’ai dû créer un tableau nominatif (par semaine) pour savoir qui a fait le travail demandé ou pas. On est vite débordé par le nombre de supports postés !

Quels conseils ou apprentissages tirez-vous de cette situation ?

Cécilia de l’AFI : Il faut être inventif et savoir s’adapter. Je vis mon métier comme un travail d’actrice parfois il faut savoir improviser. Cette situation permet de prendre du recul par rapport à nos pratiques. Il faut aussi prendre le temps en tant que formateur de s’approprier les outils.

Ilham de l’association Scarabée : Certains binômes subsisteront sûrement après le confinement. Les personnes s’attachent les unes aux autres. Ce système peut se substituer aux cours auxquels certains ne peuvent avoir accès du fait de leur isolement par exemple, ou les compléter. Recruter d’autres formateurs pour les cours de conversation. Maintenir ce lien plus personnel : à savoir, on prend en charge un ou deux étudiants pendant un an, pour mieux les connaitre mais aussi pour qu’ils nous connaissent.

Nathalie, coordinatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Ce qu’il en ressort c’est de mieux outiller les formatrices afin de leur permettre de faire des cours à distance, c’est-à-dire mettre un PC à disposition ainsi qu’un tél portable par formatrice. Prévoir des formations sur les outils du numérique : Padlet, Skype, Scannable…Se doter de manuels numériques afin d‘aider les formatrices qui ne peuvent avoir leurs ressources chez elles.

Béatrice, Formatrice de la plateforme linguistique DEFI-ET : Il est important, dès la rentrée ou la naissance d’un groupe, de mettre en place ces groupes virtuels, peu importe le niveau. Nous ne pouvions pas imaginer un tel succès, particulièrement dans nos ateliers sociolinguistiques ou en alphabétisation.