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Echange avec autremonde sur son projet de remobilisation vers l'emploi



Pendant le mois de juillet 2021, Réseau Alpha est allé à la rencontre de l’association autremonde, une structure membre de son réseau. Nous avons échangé avec Souad Zaied Akrout, responsable des activités sociolinguistiques et de la remobilisation vers l'emploi, au sein des locaux de l’association à Paris dans le 20ème arrondissement. 

Fondée en 1994, autremonde est une association de lutte contre l'exclusion et de promotion de la solidarité dont l'objet principal est le lien social. Au cours de notre discussion, nous avons évoqué les différentes actions de l’association, et notamment l’organisation des activités de formation linguistique. Nous avons discuté en particulier des ateliers Migrapass, organisé par autremonde dans le but d’aider les personnes en situation de migration à prendre conscience des compétences acquises au cours de leur parcours, afin de les remobiliser vers l’emploi.


Crédit : autremonde, atelier sociolinguistique.

Q : Pouvez-vous présenter l’association et son historique ? 

L’association a été créée en 1994 par des jeunes revenus du Rwanda qui souhaitaient faire de l’humanitaire autrement. Les actions ont débuté par des camions d’accueil en gare, des maraudes pédestres et des missions d’action sociale et de création de lien. 

Très vite après la création de l’association, l’équipe s’est rendu compte qu’il fallait développer des missions d’alphabétisation et de formation linguistique pour les personnes en situation de migration.

La mission principale d’autremonde est de renouer et maintenir le lien avec des personnes en situation de précarité, d’isolement et de migration. L’association propose des espaces d’accueil inconditionnel où l’on crée des liens qui permettent de retrouver confiance en soi et dignité et invitent à se remobiliser au quotidien. Développer ses compétences, connaître ses droits, exprimer sa créativité, quel que soit le statut administratif, l’histoire ou le vécu des personnes, elles sont les bienvenues et peuvent franchir la porte.

Q : Aujourd’hui, comment s’organisent les différentes activités mises en œuvre par autremonde ?

autremonde milite pour que chacun et chacune retrouve sa place dans l’espace social afin que la société soit pleinement consciente de la valeur de sa diversité. 

Dans ce but, nous mettons en place des actions de lutte contre la précarité. Parmi celles-ci notamment un accueil de jour inconditionnel, anonyme et gratuit, ouvert 3 après-midis par semaine, ainsi qu’un accueil de nuit 3 soirs par semaine dans des lieux de passage : Gare de l’Est, Gare du Nord et Place de la République. Nous organisons également des maraudes pédestres 2 soirs par semaine pour aller à la rencontre des plus exclus. La finalité est d’inclure les plus isolés.

Au sein du pôle précarité et bientôt au sein d’un pôle dédié, nous menons plusieurs actions à destination des femmes. Ces actions se déroulent dans un autre local, que nous allons investir prochainement, dans le but de développer un espace où la parole peut se libérer. Le projet est actuellement en pleine effervescence, l’équipe souhaite le poursuivre autour d’actions diverses comme des groupes de paroles, des activités de bien-être, de yoga ou de sports. Ces actions sont orientées autour des thématiques qui peuvent intéresser les femmes autremondiennes et notamment les femmes au sein des foyers. 

Nous mettons également en place des actions culturelles comme des ateliers d’arts plastiques, d’écriture, de théâtre, de sport, d’édition d’un journal, de ciné-débat, de cuisine, ainsi qu’une scène ouverte … des activités pour faire équipe, retrouver confiance, exprimer sa créativité. À travers ces actions nous cherchons à favoriser l’expression de tous et toutes.

En plus de ces actions précédemment citées, nous sommes également investis dans des missions d’accès aux droits. Ainsi, nous ouvrons des permanences administrative et juridique, des sessions d’information et de formation sur les questions de droit commun mais également de droit d’asile, droit des étrangers, droit au travail, à la santé, à l’hébergement et au logement, au compte bancaire et droits culturels. Ainsi, nous recherchons à participer à l’ouverture et au maintien des droits.

Enfin, nous mettons en place des actions sociolinguistiques comme des ateliers d’apprentissage et de perfectionnement à l’informatique, et des cours de français pour aider à se remobiliser au niveau professionnel ou gagner en autonomie dans ses démarches. Ces actions visent à développer les compétences de chacun et chacune et participer à l’apprivoisement d’un nouvel environnement socio-culturel pour favoriser l’intégration.

Évidemment, nous faisons communiquer les différentes missions entre elles. Par exemple, l’action culturelle et les activités linguistiques sont liées : nous proposons des ateliers qui visent à apprendre le français à partir du théâtre d’improvisation. Nous souhaitons développer encore davantage ce type d’actions prochainement et je prévois d’ailleurs une formation pour les bénévoles des ateliers de français aux apports des techniques théâtrales pour l’apprentissage linguistique. 


Q : Quelle organisation des actions des activités sociolinguistiques à autremonde

Alors la première chose qu’il faut savoir c’est que nous fonctionnons avec nos propres niveaux pour notre public que nous organisons en différents groupes FLE 1, FLE 2, FLE 3 par exemple. Pour repérer les différents niveaux, nous nous concentrons en premier lieu sur le niveau à l’oral, puis ensuite sur le niveau écrit. Nous animons des ateliers de français dans des foyers de l’est parisien et dans nos locaux en mettant en place des ateliers ASL, des ateliers de FLE, des cours de français à visée professionnelle (FVP) ainsi que les ateliers Migrapass. Nos actions linguistiques sont accessibles pour 10€ pour l’année (2€ d’adhésion et 8 € de participation aux frais d’atelier).

Nous organisons une session d’inscriptions en septembre, pendant laquelle nous évaluons le profil et le niveau des personnes souhaitant rejoindre les ateliers. Nous utilisons nos propres grilles d’évaluation, et nous nous adaptons au public en proposant plus ou moins de cours d’un certain type en fonction des demandes. 
Là encore, les personnes sont reçues dans ces ateliers ASL ou FLE par des tuteurs bénévoles. Il y a une formation pour les bénévoles en début d’année. Généralement il y a entre deux et trois tuteurs par ateliers, ils organisent leurs ateliers de manière assez indépendante mais doivent rédiger un compte-rendu après la séance qui permet de réaliser le suivi des ateliers et de faire circuler l’information et les pratiques entre les formateurs bénévoles. Nous organisons aussi des moments d’échange de pratiques entre les bénévoles qui interviennent sur les ateliers ASL et les ateliers de FLE pour faire remonter certaines difficultés et échanger autour des pédagogies diverses. 

Les ateliers de FVP sont des formations cycliques de 12 semaines, dirigées vers un secteur professionnel : grande distribution, restauration ou encore espaces verts et jardin en ville. Nous mettons aussi en place des cours sans inscription plusieurs fois par semaine. Pour ces cours, nous sommes complètement dans la logique de l’accueil inconditionnel, il n’y a pas de niveaux définis. On accepte toutes les personnes qui se présentent et s’il y a plusieurs tuteurs présents on peut faire une appréciation du niveau des personnes et diviser l’assemblée en sous-groupes. Sinon il y a aussi la possibilité de faire des cours thématiques sans niveaux. 


Q : Pouvez-vous nous expliquer la genèse du projet Migrapass ? 

Le projet Migrapass a débuté en 2010 avec un financement de la Commission européenne. 
L’association autremonde était le porteur de projet et travaillait en collaboration avec des partenaires à travers l’Europe, il s’agissait d’universités en majorité (cinq pays étaient associés : la France, l'Autriche, la Bulgarie, l'Espagne et le Royaume-Uni).

Une fois le projet européen clôturé en 2012, autremonde s’est approprié le projet car l’équipe a souhaité perpétuer cette action et continuer à utiliser cet outil.   
Migrapass a pour objet d’accueillir des personnes en situation de migration et éloignées de l’emploi pour les amener à réaliser leur potentiel et leurs compétences en réalisant un bilan de compétences avec elles. La logique de cette action est de montrer aux participants que ce n’est pas parce qu’elles pensent ne pas avoir de compétences ou qu’elles ne savent pas les présenter qu’ils n’en ont pas et que ce n’est pas parce que leurs compétences ne sont pas reconnues de manière évidente que nous ne pouvons pas les transformer ensemble en quelque chose de tangible. 

Pour illustrer, prenons l’exemple d’une personne qui est venue d’Afrique de l’ouest jusqu’en France. Elle arrive en nous disant qu’elle n’a pas de compétences, qu’elle ne va jamais réussir à travailler en France car elle n’a pas de diplômes. Là on va lui proposer d’en parler un peu plus car souvent la personne ne se rend pas compte qu’elle connait plusieurs dialectes de son pays, qu’elle a traversé plusieurs pays pour arriver en France, dans lesquels elle peut avoir appris les langues également, qu’elle a réussi à négocier son passage à chaque fois aux frontières, qu’elle a réussi à survivre tout simplement pendant son parcours de migration, qu’elle est arrivée en France – un pays dont elle ne parle pas du tout la langue – et qu’elle a trouvé le local de notre association - donc qu’elle a des compétences.

En s’appuyant sur un portfolio et une démarche collaborative, Migrapass permet de prendre en compte la personne dans sa globalité, dans l’intégralité de son parcours de vie et de reconnaitre son parcours comme porteur de potentialité et de compétences spécifiques.


Q : Concrètement, comment organisez-vous les ateliers ? 

Un cycle Migrapass dure 12 semaines et nous organisons trois cycles par an. Les ateliers durent deux heures animées par trois tuteurs bénévoles et regroupent une dizaine de personnes. Les sessions ont lieu en groupe, si nécessaire en petits groupes, et l’une des choses très importante pour nous est la création d’une dynamique de groupe, la création de liens interpersonnels entre les participants qui permettent de connaitre de nouvelles choses et de sociabiliser.  Il y a un réel aspect collaboratif entre les participants. Il arrive qu’un participant ne veuille pas forcément faire l’exercice et se mette un peu en retrait. Finalement une fois que les autres participants le font, il va rebondir en donnant un avis, un conseil, ou en expliquant son expérience.

Pour dresser le bilan de compétences on a un livret pédagogique, que l’équipe retravaille constamment car nous avons toujours des améliorations à y apporter en fonction des expériences. Le tuteur suit les différentes étapes du livret lors des ateliers, il explique quel comportement adopter en tant que tuteur, comment présenter les choses aux participants, comment stimuler la dynamique de groupe ; et il décrit aussi l’ensemble des exercices à mettre en place pour remplir un document « portfolio » regroupant toutes les compétences de la personne. 

Ce portfolio se présente sous la forme de tableaux dans lesquels nous proposons de répertorier les savoir-faire, les compétences liées à la migration, les compétences professionnelles et les compétences humaines ou liées à la vie en société. Pour réussir à valoriser ces compétences, nous travaillons beaucoup autour de la métaphore de la valise vide, que le participant va remplir avec les différentes choses qu’il a pu amasser tout au long de son parcours migratoire. Ce travail autour de la valise est assez interactif et dynamique, cet outil permet de mieux visualiser les choses, de concrétiser la compétence qu’on repère.

Pendant les ateliers les participants décrivent leurs expériences et identifient eux-mêmes les compétences qui y sont liées, à la fin nous leur proposons de rédiger un CV. Tout ce travail a pour but de préparer leurs futures candidatures et leurs entretiens professionnels sur la base d’arguments précis.


Q : Quelle méthode est appliquée dans les ateliers Migrapass pour atteindre ces objectifs ?

Une des lignes directrices pour les tuteurs est d’amener les choses de manière assez délicate, nous ne forçons jamais les personnes à décrire des expériences dont elles ne veulent pas parler. Le parcours migratoire est générateur de traumatismes sur lesquels on ne souhaite pas insister. Par exemple l’un des exercices que je recommande aux tuteurs Migrapass c’est de demander si les participants se souviennent d’un moment dans leurs vies ou au cours de leurs parcours migratoires où ils ont eu un problème et la façon dont ils ont pu le résoudre. Ils peuvent alors identifier et choisir le problème qu’ils souhaitent partager et arrivent assez naturellement à trouver des compétences qui leur ont permis de résoudre cette situation difficile. Il est important de laisser les personnes décider ce qu’elles veulent partager, et ne pas imposer un regard extérieur sur leur parcours migratoire.

Les idées phares que nous essayons de défendre et que nous retrouvons souvent dans les témoignages des personnes ayant participé aux ateliers sont notamment celle de l’autonomie et celle de la confiance en soi, redonner confiance, revaloriser les savoirs et savoir-faire des personnes est le principal objectif du programme Migrapass.


Q : Comment est-ce que vous articulez Migrapass avec les autres activités de l’association et notamment les activités de formation linguistiques ? 

À autremonde on n’isole jamais rien, toutes les activités sont en lien. Dans le cas de Migrapass, les personnes qui participent aux ateliers peuvent décider de suivre les ateliers FVP (Français à visée professionnelle) si l’offre correspond à ce qu’elles veulent. Nous dirigeons aussi les personnes vers les actions d’accès aux droits pour faire en sorte que la personne puisse obtenir un statut administratif lui permettant d’exercer en France une fois sa formation terminée. 


Q : Comptez-vous faire circuler cet outil en dehors de autremonde

S’il y a des associations qui souhaitent l’utiliser ou mieux comprendre de quoi il s’agit elles sont invitées à nous contacter. La nouvelle version du livret pédagogique n’est pas encore au stade final donc on ne peut pas le faire circuler aux structures mais peut être qu’on pourrait avoir pour projet, ce n’est pas encore le cas, de former à l’outil Migrapass car c’est un magnifique projet auquel nous tenons énormément.